Civilisation

La Grande fête du Têt au Vietnam, principale festivité du pays

(Texte extrait du livre à paraitre de Jacques Bacon Le Fer et l’aiguille – 2200 ans de relations sino-vietnamiennes tumultueuses)

Fête du TET a Hôi An

Il n’y a pas plus chinois que la grande fête du Nouvel An vietnamien, le Têt,nom complet Tết Nguyên Đán, la « Fête du premier matin du premier jour », qui est entre fin janvier et mi-février selon l’année. C’est la fêtela plus importante et la plus religieuse de l’année, pleine de traditions millénaires nées en Chine il y a plus de 1000 ans. Son origine serait le respect voué au dieu de la Cuisine. Pour les Vietnamiens, c’est le retour à la source, la source étant la famille, le village natal ou, pour ceux qui se sont expatriés, le pays natal, ce qui explique qu’un très grand nombre de Vietnamiens quittent les villes où ils résident pour retrouver les membres de leur famille restés à la campagne. Elle se tient traditionnellement en trois jours précédés de nombreux jours de préparatifs. Entre autres, on n’emprunte pas d’argent, car cela peut entrainer une année de pauvreté ; on ne prête pas non plus de l’argent ou des objets, car cela chasse la chance. On ne balaye pas la maison, ce qui pourrait chasser la chance et la prospérité. On fait attention à ne rien casser, car cela symbolise des dommages et des pertes. On ne porte que des vêtements de couleur, les vêtements blancs ou noirs symbolisant la mort et le chagrin. Certains aliments tels que le canard et la viande de chien sont tabous, car considérés comme une mauvaise chance.

La première période

tât niên (« Avant le Têt ») couvre au minimum la semaine avant le jour du Têt, de nos jours 10 à 15 jours avant. Elle commence par une vieille tradition d’origine chinoise, en fait l’une des plus anciennes, l’érection essentiellement dans les campagnes, devant la maison, du mât du Têt (cây nhêu), une longue perche en bambou symbolisant la frontière entre le monde des vivants et celui des démons.

D’après une légende, les démons possédaient toutes les terres, qu’ils affermaient aux hommes.

Bouddha leur suggère de proposer aux démons d’échanger une palanche de riz contre un petit lopin de terre grand comme l’ombre d’une tunique, ce que les démons acceptent. Les  hommes placent donc sur un pieu une tunique que le Bouddha élève très haut dans le ciel de façon à ce que son ombre couvre toute la Terre. Pour empêcher un retour des démons, les hommes décident de planter chaque année un mât au pied duquel sont dessinés un arc et des flèches. La cérémonie a pour but de chasser les diables et revenants, d’honorer les ancêtres (des offrandes de nourriture sont disposées à son pied) et de mettre fin aux maux de l’année précédente. À son sommet sont suspendus une brassée de feuilles de bambou, une oriflamme sur laquelle sont écrits des vœux pour une nouvelle et bonne année, une corbeille de papiers votifs, d’aréquier, de bétel, de riz et de sel, et un bouquet d’ail. Son érection marque le tout début des festivités du Têt et son enlèvement au septième jour la fin des cérémonies.

C’est la période pendant laquelle on fait tous les préparatifs : frénésie d’achats pour décorer la maison, de vêtements pour les enfants (à ne pas porter avant le jour du Nouvel An), de produits pour la préparation des repas du Têt, de cadeaux, etc.

Le tigre du TET

On essaie également de payer ses dettes de façon à ne pas en voir ce jour-là, ce qui serait néfaste pendant l’année suivante, et l’on prépare la maison pour recevoir les membres de la famille en visite et les amis. L’autel des Ancêtres est nettoyé et décoré de 5 types de fleurs et de fruits, (Ngũ Quá – « Cinq types »), ces derniers représentant les 5 éléments

Dans la cuisine brûlent en permanence trois bâtons d’encens en l’honneur des trois génies, deux masculins et un féminin, qui habitent les trois pierres du foyer. Ce cérémonial, tenu huit jours avant le jour du Têt, est destiné à amadouer le génie du Foyer, Tao Quân, car, tous les ans à la période du Têt, il monte au Ciel pour faire son rapport sur la famille à Ông Troi (« Monsieur le Ciel »), rapport après lequel les Bons reçoivent la bénédiction céleste et les  Mauvais subiront des châtiments au cours de la nouvelle année.

On prépare soi-même ou achète une sorte de gâteau carré comme la Terre selon une vieille croyance chinoise, le banh chung. Il est  composé de riz gluant farci de viande de porc, haricots mung, sel, poivre noir et nuoc mam ; c’est un symbole de la gratitude envers les ancêtres, le Ciel et la Terre (Voir article sur le journal de Loan).

On en place un sur l’autel des Ancêtres et en donne aux membres de la famille et aux meilleurs amis. Il faut également payer respect aux ancêtres, donc, pour la plupart des citadins vietnamiens, aller retrouver la famille restée à la campagne, visiter les tombes familiales, brûler de l’encens et disposer des offrandes sur l’autel de la lignée.

Cela explique que, pendant le Têt, les villes sont désertées par les citadins, qui retournent à la campagne séjourner avec la famille.

Une grande et très ancienne tradition d’origine chinoise est l’achat durant cette semaine d’un petit arbuste de pêcher (Hoa đao) en fleur, arbre d‘ailleurs originaire de Chine. Ces fleurs symbolisent la chance et la prospérité, cette dernière à cause de la multitude des fleurs sur chaque branche, et l’endurance, car les fleurs s’épanouissent  même lors de grand froid.

En Chine, le pêcher est un des attributs de Cheou-Sing (« Étoile du vieil âge »), dieu de la Longévité, et, en conséquence, un symbole d’immortalité, car les Immortels chinois s’en nourrissent.

Tous les Vietnamiens achètent donc de petits arbustes fleuris à l’occasion du Têt et les placent partout : maisons, restaurants, édifices religieux, etc. Les pêchers étant rares au Vietnam, sauf dans quelques régions du Nord, des pépiniéristes les font pousser dans de grands pots uniquement pour le Têt.

Dans le Sud, où il n’y a pas de pêchers, ce sont des branches d’abricotier (Hoa mai), en conséquence de quoi envoyer un arbuste à des gens du Sud est considéré comme un cadeau précieux). On achète également de nombreux bouquets de fleurs, généralement jaunes, cette couleur représentant la gloire, la sagesse, l’harmonie, le bonheur et la culture.

 La première période de la fête du Têt proprement dite est le giao thùa (« veille du Nouvel An »). On salue l’année passée et souhaite la bienvenue à la nouvelle. Deux cérémonies se déroulent. La première se déroule en plein air pour remercier les dieux en leur faisant des offrandes telles qu’un poulet bouilli, du riz, des fleurs et des fruits, des boissons et des papiers votifs. Suit la cérémonie dans la maison, pendant laquelle on brûle de l’encens sur l’autel des Ancêtres et on les invite à voix basse à venir dans la maison célébrer la nouvelle année avec la famille et leur en souhaiter une bonne.

Le premier jour

des vraies festivités, le tân niên (« jour du Nouvel An »), réservé aux membres les plus proches de la famille. Dans la salle principale de la maison est toujours placé un grand bol plein de fruits. Comme les Chinois, les Vietnamiens croient que le premier visiteur de ce jour-là détermine leur fortune pour toute l’année. De cette croyance, un des plus importants rituels du Têt, découle le fait que personne ne peut entrer dans une maison sans y être invité, et n’est invitée qu’une personne de bon caractère, de bonne moralité, chanceux et ayant une famille harmonieuse

Le fait d’être invité à entrer est appelé xông đât ou xông nha (« Entrez ! ») ; elle apporte des cadeaux, fruits, gâteaux ou autres, et présente ses bons vœux. Aucune personne ayant subi récemment un décès de famille ne peut être présent, car cela apporterait le malheur. Les enfants, portant leurs vêtements neufs, présentent leurs vœux aux parents et autres membres de la famille. Le vœu le plus courant étant chùc mùng nãm moi (« Bonne année nouvelle »), mais il en existe de nombreux autres : sông lâu chãm tuôi (« Longue vie de 100 ans »), réservé aux grands-parents ; cung chuctan xuân (« Nos meilleurs vœux pour le nouveau printemps »), an khang thinh vuong (« Sécurité, santé et prospérité »), van su nhu y (« Nombreuses myriades de choses selon vos souhaits »), cung hi phat tài (« Félicitations et prospérité »)et tiên vô nhu nuoc  Que l’argent coule comme de l’eau »).

 C’est pour les enfants « L’Heureux nouvel âge » (mung tuôi). Ils reçoivent des parents et grands-parents de l’argent appelé li xi dans le Sud et tieng mung tuôi (« Argent qui porte bonheur ») dans le Nord.

Cette coutume est née d’une vieille légende chinoise, celle du démon Tuy, qui venait la veille du Têt gratter la tête des enfants d’un village, ce qui leur donnait la fièvre ; des bonnes déesses sont finalement arrivées, qui se sont transformées en pièces d’or que les parents enveloppaient dans un morceau de tissu rouge et cachaient sous les oreillers des enfants ; lorsque Tuy arrivait, les pièces sortaient de leur cachette, brillaient et le chassaient.

La légende s’est répandue à travers les campagnes et le li xi est devenu une coutume nationale.

Du temps de la dynastie des Qin, les vieux attachaient des sapèques avec une ficelle rouge et donnaient cet argent aux enfants le premier jour du Têt pour les protéger des maladies et de la mort. La ficelle est devenue une enveloppe de la même couleur avec l’apparition des billets de banque. Sur certaines enveloppes sont écrits des souhaits des donneurs aux enfants, tels que « mange plus et grandit rapidement ». Le montant donné ne doit jamais inclure le chiffre quatre, qui se prononce en chinois presque pareil que le mot « mort ».

C’est ce jour-là qu’Ông Tao, Monsieur Tao, le dieu de la Cuisine, arrive dans les maisons pour bénir ce qui est préparé. Il est la version vietnamienne du dieu chinois de la Cuisine, Zao Jun, Zao Shen ou Zhang Lang, le plus important des innombrables dieux domestiques chinois qui protègent chaque foyer et famille. Les Vietnamiens lui font des offrandes : nourriture, fruits et carpes rouges. Tao retourne ensuite au Ciel pour discuter avec l’empereur de Jade de la situation de chaque famille, que l’empereur Récompense ou punit selon le rapport qu’il a reçu (1). On donne également des aumônes dans les temples et pagodes que l’on fréquente régulièrement. Les plus fortunés engagent une troupe de danseurs, toujours avec un groupe dansant sous un dragon. Très chinoise est la coutume de faire beaucoup de bruit dans les rues pour chasser les mauvais esprits ; une parade est organisée et défile dans un bruit assourdissant, avec danseurs (et le fameux dragon) ;  gongs, cymbales, et d’innombrables pétards, parfois des tas entiers de plus d’un mètre de haut, sont de la fête. La tradition des pétards du Têt est tellement importante pour les Asiatiques que, dans les Chinatowns des États-Unis, la police n’a pas d’autre choix que de les tolérer ce jour-là alors que c’est illégal.

(1)  De nombreuses légendes racontent comment il est devenu ce dieu. La plus courante est chinoise et date du IIe siècle av. J.-C. : homme mortel du nom de Zhang Lang, il se marie avec une femme vertueuse, mais la quitte pour une femme plus jeune. Pour le punir, les dieux le rendent aveugle, la jeune femme le quitte, et il doit vivre d’aumônes. Il arrive un jour dans la maison de sa femme, qu’il ne reconnait pas, étant aveugle. Elle prend pitié de lui et lui prépare un repas extraordinaire. Il lui raconte son histoire, elle lui pardonne et lui rend la vue. La reconnaissant et dévoré par la honte, il se jette dans l’âtre et sa femme ne peut sauver qu’une jambe. Elle fabrique un petit autel au-dessus de la cheminée, d’où l’association entre l’âtre et lui (les Chinois appellent parfois le tisonnier « la jambe de Zhang Lang »). Une autre légende veut qu’il soit un homme si pauvre qu’il vend sa femme ; il devient ensuite, par hasard, le serviteur de son nouveau mari ; elle prend pitié de lui et lui prépare des gâteaux dans lesquels elle cache de l’argent ; il ne voit pas l’aumône et vend les gâteaux ; découvrant ensuite ce qu’il vient de faire, il se suicide. Dans l’ancien temps, chaque maison chinoise avait une effigie en papier ou une plaque représentant Zhang Lang et sa femme, celle-ci notant tout ce qui est dit dans la maison pendant l’année afin de faire son rapport à l’empereur de Jade.

Le deuxième jour du Têt

(Têt Me)  est  dédié au reste de la famille, oncles et tantes, etc. que l’on va visiter chez eux. On paie ses respects sur l’autel des ancêtres de chaque maison, également avec offrandes. De retour à la maison familiale, de nouvelles offrandes sont placées sur l’autel des ancêtres.

Le troisième jour est le Têt Thuy (« Après-Têt »), consacré aux amis et aux professeurs, ces derniers très respectés au Vietnam.

On donne des aumônes dans les temples et pagodes que l’on fréquente régulièrement si l’on n’a pas pu le faire le premier jour. Le dernier jour, toutes les offrandes des jours précédents déposées sur l’autel des ancêtres sont réunies dans un coin de la maison, les papiers votifs sont brûlés et des souhaits envoient les offrandes dans l’autre monde. Suit le grand repas pouvant durer plusieurs heures ; la coutume veut que n’importe quelle personne peut s’inviter.

Autre coutume adaptée des Chinois : le respect au dieu de la Richesse. Appelé communément Caichenen Chine et Thân Tai au Vietnam, il est également appelé Tai Bai Tinh Quan or Zhao Gong Yuan Shuai. Son origine est mal connue, sans doute une fusion de croyances datant de la dynastie Shang, ce qui explique que le nom désigne en fait 5 dieux correspondant aux 5 directions Est, Ouest, Sud, Nord et Centre

Leur représentation est multiple. Ce peut être celle d’un fonctionnaire âgé à longue barbe blanche, portant une robe rouge et un chapeau de ministre, et tenant d’une main un lingot d’or et de l’autre un sceptre, le ruyi(« sans obstacles ») ; une représentation fréquente est celle d’un général au visage noir (parfois coloré en rouge), à la barbe fournie, chevauchant souvent un tigre blanc aux rayures noires et tenant un fouet, un lingot d’or ou un instrument pouvant changer la pierre et le fer en or. Tous ont le pouvoir d’améliorer la situation financière de leurs fidèles. Thân Tai est vital pour les Vietnamiens, notamment dans le monde des affaires, où sa vénération entraine la confiance dans la réussite.

On prie ces dieux dans des temples qui leur sont dédiés. Leur festival est le dixième jour lunaire. Ce jour-là, les Chinois mangent traditionnellement des jiaozhi ou des wonton, ces boulettes de pâte farcies ou non et cuites à la vapeur ou frites. Le jour de sa fête, on pose des offrandes sur les autels des temples, tandis que les gens plus aisés achètent de petits lingots d’or. 

Loan vous souhaite une excellente année du tigre.

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